Pendant des décennies, la prospérité de la Suisse s’est construite grâce au travail de centaines de milliers de personnes venues d’Italie, d’Espagne, du Portugal ou encore de Yougoslavie. Elles ont bâti nos routes, creusé nos tunnels, fait tourner nos hôtels, nos exploitations agricoles et nos chantiers.
Pourtant, ces travailleuses et travailleurs ont longtemps été traités comme une simple variable d’ajustement économique, soumis au statut injuste de saisonnier, privés de droits fondamentaux et séparés de leurs familles. Cette page sombre de notre histoire ne doit jamais être oubliée.
Aujourd’hui, l’initiative dite « pour la durabilité » – « Pas de Suisse à 10 millions ! » – prétend répondre aux défis écologiques et sociaux en limitant l’immigration. En réalité, elle ressuscite une vision utilitariste et discriminatoire, dangereusement proche de celle que nous avons mis des décennies à dépasser. Derrière un discours en apparence raisonnable se cache une attaque frontale contre les travailleuses et travailleurs issus de la migration, mais aussi contre l’ensemble du monde du travail.
Car réduire l’immigration ne protégera ni l’environnement ni la qualité de vie. Bien au contraire. Des secteurs essentiels comme la santé, la construction, l’agriculture ou encore l’hôtellerie dépendent fortement de la main-d’œuvre étrangère. Affaiblir ces secteurs, c’est fragiliser les services publics, ralentir la transition écologique et mettre en danger notre modèle social. La durabilité ne se construit pas en fermant les frontières, mais en organisant collectivement nos ressources, en investissant dans les infrastructures et en garantissant des conditions de travail dignes.
Les initiants invoquent la protection de la nature, dénonçant le bétonnage et la pression sur le territoire. Pourtant, les mêmes forces politiques ont combattu les mesures en faveur de la biodiversité et soutenu l’extension des autoroutes, qui aggravent l’artificialisation des sols et les émissions de CO₂. Cette contradiction révèle une instrumentalisation cynique de la question écologique.
Il en va de même pour le logement et les transports. La crise du logement résulte avant tout d’un manque de régulation, des appétits des spéculateurs et d’une mauvaise protection des locataires, tandis que la saturation des transports découle d’un sous-investissement chronique dans les infrastructures publiques. Rejeter la responsabilité sur l’immigration relève d’un simplisme trompeur, qui détourne l’attention des véritables choix politiques.
Enfin, l’initiative passe sous silence un enjeu majeur : les migrations liées au dérèglement climatique. En refusant d’agir sérieusement pour le climat, tout en dénonçant les conséquences humaines de cette inaction, ses promoteurs adoptent une posture profondément hypocrite.
Face à ces contradictions, une évidence s’impose : cette initiative ne propose pas de solution durable, mais un repli dangereux. La véritable durabilité repose sur la solidarité, la justice sociale et l’ouverture. Elle exige de reconnaître la contribution essentielle des personnes migrantes et de construire une société où chacune et chacun peut vivre et travailler dans la dignité.
Dire non à cette initiative, c’est refuser le retour à une Suisse de l’exclusion.